L'équité intergénérationnelle: condition de la viabilité de la sécurité sociale?

Jean-Claude Ménard
Actuaire en Chef
Assia Billig
Actuaire
Bureau de l'actuaire en chef
Bureau de l'actuaire en chef, Bureau du surintendant des institutions financières
Canada

Ole Beier Sørensen
Chef du Département Recherche et Stratégie
Institut de pensions complémentaires du marché du travail
Danemark

Florian Léger
Spécialiste technique de la sécurité sociale
Association internationale de la sécurité sociale
Genève

1. Introduction et portée

Le présent rapport offre un aperçu des travaux menés par la Commission technique des études statistiques, actuarielles et financières, ainsi que par la Commission technique d'assurance invalidité-vieillesse-décès dans le cadre du projet “Promouvoir un équilibre intergénérationnel équitable”. Il présente les résultats d'une analyse des études de cas portant sur certains pays, réalisées par les institutions de sécurité sociale d’Arabie saoudite, du Canada, du Danemark, de France et d'Uruguay, avec la contribution de l'Association actuarielle internationale pour le Japon.

Les pays ayant pris part à ce projet affichent des profils démographiques divers et ont adopté des approches différentes pour l’octroi de prestations de vieillesse à leurs citoyens. C'est pourquoi ils sont fréquemment confrontés à des problèmes différents. Cependant, la question de l'équilibre intergénérationnel concerne l’ensemble des participants au projet, et la majorité des pays du monde.

Les régimes de pension unissent les générations et créent une interdépendance entre elles. En principe, ce contrat social fonctionne comme un mouvement perpétuel: les jeunes et les actifs renoncent à une part de leur production afin de pourvoir aux besoins des plus âgés. En contrepartie, ils s'attendent à ce que les générations futures agissent également de la sorte lorsqu’ils auront eux-mêmes atteint l’âge de la retraite.

Pierre angulaire du contrat social, l'équité sociale implique que toutes les générations profitent de ce contrat et y contribuent plus ou moins également, de façon à équilibrer les efforts consentis et les avantages obtenus dans le cadre du régime. Cependant, comme pour tout contrat à long terme, le contrat intergénérationnel doit être équitable pour demeurer viable. La viabilité du contrat social ne peut être considérée comme acquise si l'équité intergénérationnelle n’est pas correctement contrôlée et évaluée.

La population vieillit dans de nombreux pays; la longévité et les taux de survie aux âges avancés y augmentent rapidement, tandis que le taux de fécondité diminue. Durant la seconde moitié du XXe siècle, la durée moyenne de versement des retraites, ainsi que la valeur des pensions versées, ont connu une hausse constante et importante. En d'autres termes, “la balance de l'équité” penche fortement en faveur des personnes âgées. Si aucune mesure n’est prise, le coût des pensions exercera une forte pression sur les finances publiques, ce qui pourrait restreindre les possibilités de développement de la protection sociale des plus jeunes générations, et susciter ainsi des conflits intergénérationnels.

Si une société ne dispose pas d'un système de pension public, les aînés sont pris en charge par leur famille ou leur communauté, au moyen d’arrangements reposant principalement sur une redistribution des richesses des plus jeunes vers les plus âgés. L'équité intergénérationnelle et le bien-être général des personnes âgées sont alors gérés informellement et dépendent fortement de la solidité des structures familiales.

La deuxième partie de ce rapport traite des méthodes permettant de définir et de mesurer l'équité intergénérationnelle. La troisième partie présente un aperçu des implications politiques, tandis que la quatrième partie tire les conclusions du projet.

2. Equité intergénérationnelle: définitions et outils de mesure

Les définitions et les outils de mesure de la viabilité et de l'équité intergénérationnelles peuvent varier selon les pays, la structure et les objectifs des régimes, ou encore selon l'approche financière adoptée.

Les travailleurs doivent-ils tous payer le même taux de cotisation ou bénéficier des mêmes prestations? Les retraités doivent-ils tous prendre leur retraite au même âge, recevoir leur pension pendant un même nombre d'années, ou convient-il plutôt d’établir un rapport stable “années de travail/durée de la pension” au fil des générations? Faut-il harmoniser le niveau des pensions ou plutôt s’attacher au taux de pauvreté des personnes âgées (ces deux objectifs n'étant pas nécessairement contradictoires)? Chaque pays opte pour une définition correspondant à sa situation, son histoire et ses traditions culturelles et comportementales.

Le caractère “équitable” d’un régime de retraite dépend étroitement de la façon dont ses objectifs sont définis. Le degré de transfert intergénérationnel intentionnel varie également en fonction de ces objectifs et du niveau de capitalisation des prestations. Les régimes entièrement financés par répartition reposent sur le principe d'un transfert équitable entre les générations. A l'autre extrême existent les régimes à cotisations définies, entièrement financés par capitalisation, qui ne donnent lieu à aucun transfert intergénérationnel et, de surcroît, suppriment les transferts intragénérationnels. Lorsque le transfert intergénérationnel n’est plus intentionnel dans le cadre d’un régime, l'équité intergénérationnelle est rompue. Pratiquement aucun pays du monde ne dispose d'un système de retraite de remplacement de revenu “pur”. Si l’on souhaite évaluer la viabilité intergénérationnelle d’un système, il est donc essentiel de prendre en compte l'interaction entre ses différents piliers, qui poursuivent différents objectifs et visent différents niveaux de transfert intergénérationnel.

En règle générale, les régimes de retraite du premier pilier, financés par l’impôt, offrent des prestations minimales et reposent habituellement sur le principe de solidarité intra- et intergénérationnelle. Les objectifs de ces systèmes, souvent soutenus par les politiques publiques, visent à réduire la pauvreté. Ces régimes peuvent être considérés comme viables sur le plan intergénérationnel tant que la société les considère équitables, mais peuvent parfois susciter des conflits entre les générations. Si leur coût est jugé trop élevé par la société, une réforme peut alors s'avérer nécessaire. Les indicateurs conseillés pour évaluer l’équité intergénérationnelle de ce type de régime sont le niveau de pauvreté des personnes âgées et sa stabilité dans le temps, ainsi que l'évolution des dépenses du programme en pourcentage du produit intérieur brut (PIB).

Les régimes de retraite du second pilier, par répartition ou par capitalisation partielle, sont habituellement financés par: les cotisations patronales, salariales, ou les deux; les revenus des capitaux investis; et éventuellement les subventions publiques. S’il est souhaitable de préserver une nette corrélation entre les cotisations et les prestations de ces régimes, ce n’est pas toujours le cas dans la réalité. Les fluctuations de certains paramètres externes − tels le taux de croissance économique, la durée des périodes de cotisation et d’octroi de prestations, les ratios de dépendance démographique, ou encore les rendements offerts par les marchés financiers − modifient souvent le point d'équilibre intergénérationnel de ces régimes.

Dans certains pays, tels le Danemark, la Suède ou les Pays-Bas, les pensions du deuxième pilier (ou certaines parties de ce dernier) reposent sur des régimes complémentaires entièrement financés par capitalisation. Pour ce faire, les autorités peuvent faire appel à des compagnies d'assurance (Danemark), ou à des fonds de pensions (Pays-Bas). Dans le premier cas, il s'agit d'un régime à cotisations définies qui institue un lien direct entre les cotisations et les prestations, et ne crée généralement pas de transfert intergénérationnel. Dans le second cas, le système est conçu comme un régime à prestations définies, dans lequel le lien entre les cotisations et les prestations est moins évident et n'existe pas au niveau individuel; de ce fait, les transferts intergénérationnels peuvent faire partie intégrante du modèle.

Dans certains cas, les objectifs du programme sont jugés plus importants que l'équité intergénérationnelle; l'équilibre entre les générations est alors délibérément faussé, comme le montrent les études de cas concernant le Canada et la France. Dans ces deux pays, lors de la mise en place des régimes par répartition basés sur la rémunération, le système a notamment été conçu de manière à assurer des prestations suffisantes aux premières générations de retraités: ces dernières ont pu ainsi bénéficier de prestations complètes malgré des périodes d'admissibilité plus courtes. Ce type de système “favorise” les générations plus âgées au détriment des jeunes générations, ce qui soulève une question centrale: le régime intègre-t-il un mécanisme facilitant le “retour à la normale” lorsqu’il aura atteint sa maturité? Si ce n'est pas le cas, ou si le problème n'est pas traité, la viabilité intergénérationnelle du système sur le long terme risque d’être remise en cause.

On peut employer divers outils de mesure complémentaires pour évaluer l'équité intergénérationnelle des régimes du deuxième pilier. On en trouvera ci-dessous quelques exemples, tirés des études de cas par pays:

  • Ratio entre la valeur actuelle des prestations et la valeur actuelle des cotisations tout au long de la durée de vie. Dénommé «taux de récupération» en France, et «ratio prestations/cotisations» au Japon, cet outil de mesure présente toutefois un inconvénient, car il dépend étroitement du taux d'actualisation choisi pour déterminer les valeurs actuelles.
  • Le délai de récupération correspond au ratio entre la valeur actuelle des cotisations totales et la valeur annuelle de la pension. Sur la base du montant de la pension, il représente le temps nécessaire pour qu'un assuré récupère la pleine valeur des cotisations versées. Une fois encore, cette mesure dépend fortement du taux d'actualisation choisi.
  • Le taux de rendement interne (TRI) − à savoir le taux d’équilibre entre la valeur actuelle des cotisations totales et la valeur actuelle des prestations totales − est employé en France, au Canada et en Uruguay. Ce taux représente le taux d'intérêt sur les cotisations et prend en compte les pensions. S’il est impossible de connaître le TRI d’une cohorte avant le décès de son dernier membre, il peut toutefois être estimé sur la base des hypothèses actuarielles.
  • La stabilité et l'accessibilité du taux de cotisation pour les générations futures. Le Canada et le Japon considèrent qu'il s'agit d'un indicateur majeur de la viabilité intergénérationnelle.
  • La solvabilité totale compare la valeur du passif à un moment donné, calculé sur la base de plusieurs facteurs: courbe de rendement des taux du marché, base de données réalistes sur la longévité, à la valeur des actifs disponibles.

Si les mesures susmentionnées ne sont ni exhaustives, ni parfaites, chacune d'elles permet toutefois aux décideurs politiques de traiter différents aspects du dilemme de l'équité intergénérationnelle.

En règle générale, les régimes de retraite du troisième pilier sont censés être entièrement financés par capitalisation, condition exigée dans de nombreux pays. Même si le financement par capitalisation des programmes du troisième pilier implique que chaque groupe paie pour ses propres prestations, l’environnement extérieur peut néanmoins influer sur la valeur des prestations versées à différents groupes au sein d'un même système. La crise économique et financière de 2008-2009 en constitue un bon exemple: en effet, les soldes des comptes et, par conséquent, les prestations futures de tous les participants aux régimes à cotisations définies ont été érodés. Toutefois, l'ampleur de cette érosion était beaucoup plus élevée et nettement plus importante pour les personnes proches de la retraite. Dès lors, différents groupes versant une même cotisation recevront des prestations différentes.

Bien que les régimes à cotisations définies n’impliquent aucun transfert intergénérationnel direct, un transfert indirect peut se produire si l’augmentation de la longévité et un rendement du marché insuffisant entraînent des prestations inadéquates dans le cadre de ces régimes. Dans ce cas, on peut s'attendre à ce que les groupes concernés tablent davantage sur les deux premiers piliers du régime de retraite.

Cette dernière observation met en lumière deux aspects de la conception globale des régimes de retraite. Premièrement, le rôle des pensions du premier pilier s’avère très souvent complexe et va bien au-delà de la simple pension minimale de base; elles offrent également une protection minimale en cas de défaut des autres sources de pension, par exemple en raison d’une longévité non prévue ou encore de pertes sur investissement. En second lieu, les différents éléments de tout régime de retraite doivent être analysés les uns par rapport aux autres: un premier pilier correctement conçu peut dépendre fortement des hypothèses retenues pour les piliers 2 et 3 (et vice versa).

Pour les régimes à prestations définies, les fluctuations externes ainsi que certains facteurs − par exemple, de faibles taux d'intérêt ou l’augmentation de la longévité − peuvent entraîner des déficits (excédent du passif par rapport à l’actif) et obliger les autorités à prendre des mesures pour les couvrir. A court terme, il s’agit d’envisager les méthodes permettant de combler ce déficit et d’en partager le fardeau entre les employeurs, les cotisants et les retraités, afin que l’équilibre intergénérationnel du régime ne soit pas faussé. A plus long terme, des décisions systémiques plus difficiles peuvent s’avérer nécessaires, à savoir comment réajuster les méthodes d'accumulation de façon à renforcer la viabilité financière et éviter les transferts involontaires entre générations. Bien que fortement dérangeante, cette dernière question revêt une importance capitale, car elle risque de compromettre la légitimité du régime et de saper la confiance placée en lui si l’on n’y apporte pas de réponse satisfaisante.

3. Implications politiques

Cette troisième partie se base sur les études concernant différents pays et résume les politiques existantes ou envisagées en vue de rétablir et de maintenir l'équité intergénérationnelle.

Diversification

Certains pays, comme le Danemark, le Canada et l'Uruguay, estiment préférable d’associer plusieurs méthodes de financement et des modèles différents pour améliorer la situation financière et l'adéquation des régimes, et partant, l'équité intergénérationnelle. Chacun de ces pays a mis en place une structure à plusieurs piliers afin de diversifier les risques et de répartir les responsabilités en matière de retraites entre l'Etat, les employeurs, les salariés et les ménages.

L'une des mesures prises au milieu des années 90 afin de rétablir la viabilité intergénérationnelle du Régime de pensions du Canada (RPC) a consisté à substituer un financement par capitalisation partielle au financement par répartition. Au Danemark, le régime de l'Institut de pensions complémentaires du marché du travail (Arbejdsmarkedets Tillaegspension, ATP), qui fait partie du premier pilier, ainsi que le régime des pensions du marché du travail (deuxième pilier), ne sont pas entièrement financés par capitalisation, mais sont également conçus comme des régimes mixtes à cotisations définies, supposant des droits individuels bien définis. Selon certains commentateurs, cette approche permet de minimiser les probabilités de transfert intergénérationnel excessif dans le système danois.

La voie de la diversification, empruntée par l'Uruguay au milieu des années 90, diffère radicalement de l'approche adoptée à l’époque par de nombreux pays d'Amérique latine. Alors que le Chili, par exemple, a mis fin à son régime de pension du premier pilier par répartition pour le remplacer intégralement par des comptes individuels de capitalisation, l'Uruguay a décidé d’associer un premier pilier financé en répartition, plus modeste qu’auparavant, à un deuxième pilier à cotisations définies, entièrement financé par capitalisation. Ce faisant, l'Uruguay souhaitait réduire les transferts intergénérationnels tout en continuant à protéger ses citoyens contre la pauvreté.

La France a préféré maintenir essentiellement un régime financé par répartition et a choisi diverses solutions pour résoudre les problèmes d'équité intergénérationnelle.

Si les personnes vivent plus longtemps, elles doivent travailler plus longtemps.

Une conclusion commune se dégage de tous les rapports établis dans le cadre du projet: si les individus vivent plus longtemps, ils doivent travailler plus longtemps. Une vie professionnelle plus longue prolonge la période de cotisation. Mais parallèlement, en raison de l’augmentation de la longévité, la période de versement des prestations pour ces cohortes ne sera pas nécessairement plus courte que celle des groupes plus âgés. L’allongement de la vie professionnelle a un impact sur la quasi-totalité des mesures évoquées dans la partie précédente.

Il n’est pas aisé de persuader les individus de demeurer plus longtemps sur le marché du travail, ni de différer la date à laquelle ils pourront percevoir les prestations qui leur sont dues. Différentes politiques visant à modifier les comportements relatifs au départ à la retraite ont été proposées dans les rapports sur les pays.

Limiter les incitations à la préretraite

Plusieurs pays réexaminent actuellement la pertinence et la générosité des programmes de préretraite existants. Le régime de préretraite volontaire du Danemark constitue un bon exemple d’un plan récemment réformé. Comme l'indique le rapport sur ce pays, plutôt que d’inviter les travailleurs à prendre une préretraite presque indépendamment de leur situation socio-économique, le système actuel:

  • incite fortement à l’allongement de la vie professionnelle;
  • décourage la perception de prestations de préretraite;
  • établit un barème distinct pour les cotisations du programme de préretraite;
  • exige du participant des cotisations nettement plus élevées;
  • requiert une période de cotisation nettement plus longue;
  • réduit de sept à cinq ans la durée d’octroi des prestations (il est prévu de la diminuer davantage, pour la ramener à 3 ans);
  • relève l'âge minimum requis pour bénéficier d’une retraite privée, en l’alignant sur l'âge minimal prescrit par le programme de préretraite.

Une autre façon de décourager les préretraites consiste à augmenter les pénalités, comme l’ont fait les autorités canadiennes pour le RPC. La décote pour préretraite a augmenté, passant de 0,5 à 0,6 pour cent par mois, ce qui correspond à une augmentation de 30 à 36 pour cent (0,5/0,6x12x5) de la décote (soit une diminution de 8,5 pour cent des prestations) pour une retraite à 60 ans. Il convient de noter que, tout en encourageant les ayants-droit à différer leur demande de prestations, et en veillant à la neutralité des facteurs d'ajustement actuariels, le RPC autorise les bénéficiaires à choisir librement la date de leur départ en retraite.

Les régimes de préretraite représentent un problème tant pour les pays dont la population vieillit que ceux dont la population est plus jeune, tels l'Arabie saoudite: en 2002, seuls 11 pour cent des retraités de ce pays avaient opté pour une préretraite; ce nombre est passé à 30 pour cent en 2011. Les dispositions relatives à la préretraite sont donc perçues comme une menace majeure pour la santé financière et intergénérationnelle du système de retraite saoudien; le flux des départs en préretraite y fait donc dorénavant l’objet d’un contrôle rigoureux.

Offrir des incitations suffisantes pour les départs en retraite différés

Les participants qui diffèrent leur départ en retraite et leur demande de prestations devraient en retirer un avantage; dans les faits, ce n'est cependant pas toujours le cas. Ainsi, le rapport sur l'Arabie saoudite révèle que son régime ne comporte pas suffisamment de mesures incitatives pour encourager les bénéficiaires à différer leur départ en retraite. La situation est semblable en Uruguay: bien que le système uruguayen offre un taux d'accumulation supérieur pour les années de travail au-delà de 30 ans de service, l'analyse confirme que ces mesures incitatives sont insuffisantes.

Parmi les mesures récemment introduites au Canada, on peut notamment citer une augmentation du coefficient de majoration du RPC lors d'un départ à la retraite différé, correspondant à une hausse de 42 pour cent si le versement des prestations commence à 70 ans (le coefficient était de 30 pour cent avant ces amendements), ainsi que la possibilité de reporter la pension du premier pilier pour une période maximale de cinq ans, et de percevoir aussi une pension actuariellement revalorisée. Ces changements étant relativement récents, seule l'expérience dira si les futurs retraités jugeront suffisantes ces incitations à l'allongement de la vie professionnelle.

Resserrer les conditions d'octroi des prestations

La méthode la plus répandue pour allonger la vie professionnelle consiste à relever l'âge de départ à la retraite, à augmenter la durée de la période d'admissibilité nécessaire à l'octroi d'une pension (complète ou réduite), ou ces deux mesures simultanément. C'est notamment l’approche adoptée, selon diverses variantes, par le Danemark, la France, le Canada et l'Uruguay, ainsi que par de nombreux pays à travers le monde. Cependant, alors que la majorité des pays établissent un échéancier fixe de relèvement de l'âge de départ à la retraite, le Danemark a été encore plus loin en indexant l’âge légal de départ à la retraite, ainsi que l'âge de départ en retraite anticipée, sur l’accroissement de la longévité. En France, le gouvernement a décidé de relever l'âge légal de départ à la retraite, car les tentatives de relèvement de l'âge effectif de départ en retraite au moyen d’une augmentation de la période d'admissibilité fondée sur l'évolution de l'espérance de vie se sont avérées insuffisantes.

Accroître la participation des travailleurs âgés au marché du travail

Comme l'indique le rapport sur la France, les politiques permettant aux personnes âgées de trouver et de conserver un emploi, ainsi que celles encourageant les employeurs à adapter les lieux de travail à une main-d'œuvre vieillissante s’avèrent essentielles dans la promotion de l'allongement de la vie professionnelle.

La notion de masse fixe de travail (“lump of labour”) est un mythe, mais il est impératif de prendre des mesures pour accroître le taux d'emploi des jeunes travailleurs.

On considère souvent que le relèvement de l’âge du départ à la retraite et, partant, le maintien des travailleurs âgés sur le marché du travail, entraîne une diminution du volume d’emplois disponibles pour les jeunes. Cette théorie est connue sous le nom de “masse fixe de travail”.

Si cet argument paraît de prime abord convaincant, il n'existe aucune preuve empirique de son bien-fondé. Selon le rapport de l'Organisation de coopération et de développement économiques, Études économiques de l'OCDE, Danemark 2012: “(au Danemark, le) régime de préretraite volontaire (Efterlønnen) a été mis en place en 1979, période de chômage élevé, surtout parmi les jeunes. Il s’agissait alors de modifier la composition de la population active, l’idée étant d’inciter les travailleurs âgés à prendre leur retraite pour faire place aux jeunes. En réalité, ce système a conduit à une baisse du taux d’emploi global, comme dans beaucoup d’autres pays de l’OCDE ayant mis en œuvre des politiques analogues.”

Parallèlement, un taux de chômage élevé chez les jeunes peut entraîner des tensions intergénérationnelles si les travailleurs âgés bénéficient d'un traitement préférentiel à l'embauche. Par conséquent, les politiques visant à accroître la participation des travailleurs âgés au marché du travail doivent s’accompagner de politiques favorisant l'emploi des jeunes.

Répartir le fardeau financier entre toutes les générations de bénéficiaires

Lorsqu’un système de retraite n’est pas viable financièrement, le dilemme consiste généralement à décider s’il faut augmenter les cotisations, réduire les prestations, ou ces deux mesures simultanément. Cela suppose un choix, à savoir comment répartir le fardeau financier entre les cotisants et les retraités. Cette question se pose pour tous les régimes, qu’ils soient financés par répartition ou intégralement financés par capitalisation.

Toutefois, les mécanismes d’indexation conditionnelle constituent l’une des méthodes permettant d’atteindre un certain degré de répartition. Au Danemark, par exemple, les prestations des deuxième et troisième piliers reposent sur des engagements nominaux et ne sont indexées que si la situation financière du régime le permet. Des approches similaires commencent à se faire jour dans le cadre des pensions du troisième pilier au Canada. Il convient de noter que les dispositions d’indexation conditionnelle s’accompagnent souvent d’une hausse des cotisations.

Les régimes de sécurité sociale de plusieurs pays ont intégré des mécanismes d'ajustement automatique qui touchent à la fois les cotisants et les retraités. Au Japon, par exemple, ces ajustements sont effectués par le biais d’une modification de l’indexation. Au Canada, le taux de cotisation au RPC peut, si nécessaire, être augmenté parallèlement à un gel de l'indexation des prestations.

Le remède ne doit pas être pire que le mal

Le cas de l'Uruguay fournit, par exemple, un argument solide en faveur du relèvement de l'âge de départ à la retraite plutôt que de la réduction des prestations, comme moyen permettant de rétablir l'équité intergénérationnelle. Le rapport indique que la diminution du taux de remplacement peut amener les prestations à un niveau insuffisant. Cela peut inciter les personnes concernées à chercher du travail dans le secteur informel, contribuant ainsi au phénomène de fraude aux cotisations pour les systèmes financés par répartition, et exacerbant davantage les problèmes financiers.

Contrôle régulier de la viabilité financière et intergénérationnelle des régimes de retraite

Afin de maintenir l'équité intergénérationnelle, les régimes de retraite doivent être régulièrement évalués et contrôlés au moyen d’un processus d’évaluation transparent, sur la base d’hypothèses réalistes, et dont les résultats doivent être rapidement et clairement communiqués aux différentes parties prenantes.

Comme le précise l'Enquête sur les rapports actuariels et financiers pour les régimes de sécurité sociale et leurs implications juridiques: résumé des résultats et conclusions, présentée lors de la 17e Conférence internationale de l'AISS des actuaires et statisticiens de la sécurité sociale, «… une procédure bien définie pour l'établissement des rapports est une composante essentielle de la bonne gouvernance des programmes de sécurité sociale. Des rapports actuariels et financiers basés sur des données, des hypothèses et une méthode solides contribuent à la viabilité financière des programmes. Les informations présentées dans ces rapports peuvent envoyer des signaux d'alerte précoces si un programme connaît des difficultés, permettre d'identifier les tendances de court et de long terme qui risquent de porter atteinte à la viabilité du programme, et, en conséquence, susciter la tenue de consultations avec le public et entre les intervenants concernant la viabilité du programme. De la sorte, un système d'établissement de rapports qui répond bien aux besoins permet une meilleure application des principes de bonne gouvernance que sont la participation, la prévisibilité et le dynamisme.»

4. Conclusions

Qu’un système soit financé par capitalisation ou par répartition, qu'il s'agisse d'un régime à prestations ou à cotisations définies, d'un régime national public ou d'un régime de retraite privé, l’augmentation de la longévité continuera d’exercer une pression sur le financement. S’il n'est pas pris en compte, ce problème aura un impact sur l'équilibre intergénérationnel et risquera, à terme, de compromettre la légitimité du programme et de saper la confiance placée en lui. La gestion des risques liés à l’augmentation de la longévité suppose de concilier des objectifs parfois contradictoires: protéger les personnes âgées de la pauvreté, préserver la viabilité des systèmes de sécurité sociale et éviter d’importants transferts intergénérationnels non voulus. C'est pourquoi la réduction de la pauvreté des jeunes et des personnes âgées doit être traitée en parallèle.

Les débats sur l'équité et la viabilité intergénérationnelles ne sauraient se limiter aux seuls systèmes de retraite. Ils doivent être replacés dans un cadre plus large, englobant les dépenses en matière d'éducation et de santé, la dette nationale transmise aux générations futures, la qualité de l’environnement, parmi de nombreux autres facteurs. Poser la question en ces termes permet d’élargir le concept de justice intergénérationnelle, de manière à ce que toutes les générations soient traitées également par la société.