Un climat complexe : Tracer la voie d’un avenir marqué par l’incertitude

Communication du surintendant des institutions financières devant l’Institut du risque mondial

Le 11 décembre 2020

Introduction

Merci Sonia et merci aussi à l’Institut du risque mondial de m’avoir invité à prendre la parole aujourd’hui.

Je sais que l’Institut ne ménage aucun effort pour aider les acteurs du secteur financier à mieux comprendre le risque lié aux changements climatiques. C’est donc une joie pour moi de pouvoir collaborer avec vous dans ce dossier très important.

Le BSIF aussi a un rôle important à jouer. La tâche qui lui est assignée et qui lui est propre est de veiller à ce que les Canadiens continuent de bénéficier de stabilité financière tandis que le risque lié aux changements climatiques se manifeste au Canada. C’est une mission essentielle et le Bureau est la seule entité du gouvernement du Canada outillée pour mener à bien le projet. Cette tâche nous tient donc à cœur.

Tirer des enseignements de la pandémie pour aider à tracer la voie face au risque lié aux changements climatiques

Je vous ai promis un entretien au sujet du risque lié aux changements climatiques, mais je vais d’abord vous parler de la pandémie. Et pourquoi donc? Parce que je pense que notre expérience de la pandémie nous en apprend beaucoup sur l’effet que le risque lié aux changements climatiques aura sur le secteur financier.

À mon avis, nous pouvons tirer deux leçons importantes de notre expérience de la pandémie à ce jour.

Premièrement, tout choc externe d’envergure se frayera inévitablement un chemin jusqu’au système financier. Tout comme la pandémie a eu une incidence significative pour le secteur, les changements climatiques en auront aussi.

Deuxièmement, même quand la survenance d’un choc externe d’envergure devient prévisible, des volets importants de ce choc seront tout sauf prévisibles, si le choc en question sort de la sphère de ce que nous avons connu à ce jour.

À la mi‑mars, par exemple, nous étions tous convaincus que la pandémie frapperait le Canada. Pourtant, il y avait, et il y a toujours, une très grande incertitude entourant l’évolution de la situation de santé publique, la réponse des politiques publiques à cette situation et la réaction de l’opinion publique face à cette réponse.

Des incertitudes semblables teinteront les changements climatiques.

Par conséquent, tout comme l’effet de la pandémie sur le secteur financier était fort incertain, et l’est encore, il y a beaucoup d’incertitude sur la manière dont le risque lié aux changements climatiques influera sur le secteur financier et cette incertitude subsistera.

Heureusement, veiller à ce que le secteur financier puisse faire face à une panoplie de scénarios graves, mais plausibles, c’est notre métier au BSIF. Je pense donc que nous sommes bien placés pour jouer efficacement notre rôle.

Je reviendrai à ces comparaisons entre la pandémie et les changements climatiques au fur et à mesure que j’expliquerai les travaux qui se font au BSIF dans le dossier du risque lié aux changements climatiques.

Un climat en pleine évolution – Ce que nous savons et ce à quoi nous pouvons nous attendre

Commençons par faire le bilan de ce que nous savons déjà.

Nous savons qu’il y a des preuves indéniables du réchauffement climatique au Canada, et que ce changement irréversible est largement attribuable à l’influence humaine sur les émissions de gaz à effet de serre.

Nous savons aussi que les changements climatiques multiplient les phénomènes climatiques extrêmes, ici et partout ailleurs.

Nous savons enfin qu’en ratifiant l’Accord de Paris, le Canada s’est engagé à déployer plus d’efforts stratégiques pour limiter la hausse de la température mondiale pendant le siècle en cours, favoriser la résilience face au climat et passer à une économie à faible émission de carbone.Note de bas de page 1

Les risques qui pèsent sur le système financier se classent en trois grandes catégories

Parlons maintenant de ce que tout cela veut dire pour le secteur financier.

Partout dans le monde, les organismes de réglementation du secteur financier tendent à classer le risque lié aux changements climatiques en trois catégories distinctes, soit le risque physique, le risque de responsabilité et le risque de transition. J’ai parlé assez longuement de chacun de ces risques dans des allocutions que j’ai déjà prononcées cette année. Je vais donc me contenter d’en faire un survol aujourd’hui.

Le risque physique correspond à l’incidence, pour une institution, des dommages directs causés aux actifs, notamment par des phénomènes climatiques extrêmes, l’élévation du niveau de la mer et des événements météorologiques catastrophiques. Pour les banques, les sociétés d’assurance et les régimes de retraite, les répercussions financières sont attribuables à une hausse des demandes d’indemnisation en assurance multirisque, à un recul de la valeur des placements et à la valeur moindre de la sûreté des prêts. Si on se fie à ce qui s’est produit pendant la pandémie, nous pouvons être certains que le risque physique se manifestera en risque financier. Nous sommes, cependant, beaucoup moins certains de la manière et du moment où cela se produira.

Le risque de responsabilité s’entend de l’incidence pour une institution qui assume la responsabilité des demandes d’indemnisation de tiers au titre des dommages causés par des phénomènes climatiques. Ce risque vise surtout les sociétés d’assurance multirisque. De façon semblable à ce qui s’est produit pendant la pandémie avec les demandes d’indemnisation pour interruption des activités, il sera difficile de quantifier ce risque tant que diverses poursuites ne se seront pas frayé un chemin jusqu’au tribunal, ce qui ne se fera pas du jour au lendemain.

Enfin, le risque de transition, c’est l’incidence de la transition vers une économie à faibles émissions de gaz à effet de serre. Il découle surtout des mesures stratégiques que les gouvernements canadien et étrangers mettront en place pour amorcer la transition, bien nécessaire, vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les changements d’attitude des investisseurs et des consommateurs joueront aussi probablement un rôle important.

L’évolution des politiques sur le climat et la nécessité de se préparer pour affronter divers scénarios de transition

En examinant les réactions du public et les interventions stratégiques à l’égard de la pandémie à ce jour, il est possible de se faire une meilleure idée du défi que représente la gestion du risque de transition.

Bien entendu, vous savez que les mesures prescrites par les autorités de santé publique pour lutter contre la pandémie ont considérablement évolué au cours des neuf derniers mois.

Nous sommes passés d’une politique encourageant le port du masque seulement pour les fournisseurs de soins de santé à une politique prônant le port du masque pour protéger les autres puis à une autre, pour se protéger soi-même et les autres.

Nous avons d’abord insisté pour que les écoles soient fermées, puis pour qu’elles restent ouvertes.

Enfin, la coopération du public qui était au départ élevée l’est maintenant moins, avec des écarts de conformité beaucoup plus variables.

Pour beaucoup, ces changements ont été source de frustration. Les gens et les entreprises ont manifestement de la difficulté à planifier leurs activités. Or, il faut se rendre à l’évidence : des changements du genre étaient inévitables, et ils le sont toujours.

Avec une pandémie face à laquelle nous n’avions pas de points de repère, les choix stratégiques ont nécessairement évolué. Nous avons dû découvrir en cours de route les politiques qui étaient les plus efficaces. Nous avons dû constater les nouvelles technologies qui étaient éprouvées et celles qui ne l’étaient pas. Nous avons aussi dû observer la direction dans laquelle l’opinion du public évoluait. Dans une telle situation, le cadre stratégique n’a d’autre choix que d’évoluer, car un cadre stratégique qui n’évolue pas est voué à l’échec.

De toute évidence, nous n’avons pas non plus de points de repère pour ce qui est du dossier de la réduction importante des émissions de gaz à effet de serre. Ainsi, la politique sur les changements climatiques évoluera également avec le temps, et il sera difficile, voire impossible, de prévoir comment. Si la politique ne change pas, nous ne parviendrons pas à atteindre notre ambitieux objectif en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Se faire une idée plus précise de l’avenir en analysant les scénarios

Qu’est‑ce que cela veut dire pour le BSIF? Cela veut dire que pour nous acquitter de cette tâche qui nous a été confiée, c’est‑à‑dire, encore une fois, favoriser la stabilité financière pour nos concitoyens à mesure que le risque lié aux changements climatiques se matérialise, nous devrons nous assurer que le secteur financier est en mesure de gérer la situation dans un large éventail de scénarios de transition.

C’est pourquoi le BSIF est ravi de collaborer avec la Banque du Canada et certaines des banques et sociétés d’assurance qu’il surveille pour analyser les scénarios de transition. Nous n’avons pas le luxe de rester paralysés face à l’incertitude inhérente au problème. Nous avons plutôt recours à l’analyse de scénarios pour alimenter notre réflexion et celle du secteur. Nous pourrons ainsi nous forger des idées concrètes sur le risque auquel la transition à une économie à faibles émissions de gaz à effet de serre expose le système financier, et sur les possibilités que cette transition pourrait présenter.

Nous effectuons ces travaux dans le cadre d’un projet pilote auquel participent aussi des institutions des secteurs des banques et de l’assurance.

Ce projet nous permettra de faire ce qui suit.

  • Acquérir des connaissances dans le domaine de l’analyse de scénarios climatiques.
  • Mieux comprendre la mesure dans laquelle le secteur financier peut être exposé au risque de transition à une économie à faibles émissions de gaz à effet de serre.
  • Soutenir le secteur financier canadien en favorisant la communication d’informations financières sur le risque lié aux changements climatiques et le risque de transition.
  • Mieux comprendre les pratiques de gouvernance et de gestion du risque appliquées par les institutions financières face au risque lié aux changements climatiques et aux possibilités afférentes.

La première étape du projet pilote consiste à déterminer une série de scénarios de transition propres au Canada ainsi que des méthodes d’évaluation et des mesures du risque financier. Nous ciblons le premier semestre de 2021 pour terminer.

Ensuite, à l’aide de ces scénarios, les participants examineront le risque potentiel sur leur bilan. La date cible, ici, est le deuxième semestre de 2021.

Enfin, vers la fin de 2021, de concert avec la Banque du Canada, nous prévoyons de publier un rapport qui fera état des scénarios, des méthodes, des hypothèses et des principales sensibilités.

Nous avons hâte de vous communiquer nos travaux quand nous en serons arrivés à ce stade. Nous avons aussi l’intention de miser sur ces idées pour éclairer de façon plus générale la collaboration entre le BSIF et les acteurs du marché financier dans le dossier du risque lié aux changements climatiques.

Dans l’intervalle, nous nous concentrons sur d’autres aspects de notre travail pour aider à préparer le secteur financier à gérer cette forme de risque.

Faire en sorte que les parties prenantes participent davantage à la définition de la voie prudentielle de l’avenir

Les institutions que nous surveillons savent déjà que nous nous attendons à ce qu’elles adoptent une approche prospective à l’égard de la gestion de l’ensemble des risques importants qui pèsent sur elles. Il s’agit notamment de comprendre comment ces risques peuvent influer sur leurs stratégies d’affaires et de placement, leur profil de risque et la gestion de leurs fonds propres. Nous leur demandons aussi de nous prouver qu’elles gèrent ces risques avec efficacité.

Les consignes et les pratiques de surveillance actuelles du BSIF sont, en grande partie, fondées sur des principes. Elles traitent donc au moins de certaines des mesures à prendre pour protéger le système financier contre le risque physique, le risque de responsabilité et le risque de transition que font peser sur lui les changements climatiques.

Cela dit, nous nous demandons si elles sont suffisantes. Nous ne tarderons pas à vous inviter à vous prononcer à ce sujet.

Nous avons l’intention de publier un document sur l’approche prudentielle à l’égard du risque lié aux changements climatiques au début de janvier. Il s’agira d’un document de travail plutôt que d’un ensemble de propositions et il portera sur un enjeu environnemental de taille. Ce sera donc un document vert dans les deux sens.

Nous avons opté pour la formule d’un document de travail dans le but de pouvoir amorcer un dialogue avec les entités que nous réglementons et d’autres interlocuteurs intéressés à propos de ce qui suit.

  • La façon dont le risque lié aux changements climatiques peut ébranler la sûreté et la solidité des institutions financières.
  • La façon dont les institutions définissent, cernent et mesurent le risque lié aux changements climatiques et accroissent leur résilience à l’égard de celui‑ci.
  • Le rôle que le BSIF peut et devrait jouer afin de les aider à se préparer à composer avec ce risque et à faire preuve de résilience à ce titre.

Nous sollicitons aussi des commentaires sur les pratiques en cours et potentielles en ce qui a trait notamment à la définition de la propension à prendre des risques et à l’élaboration d’une stratégie connexe, à la gouvernance du risque, à la gestion du risque et à la communication d’informations.

Le BSIF trace la voie prudentielle à l’égard du risque lié aux changements climatiques et réfléchit à la façon dont il pourrait ébranler la sûreté et la solidité des institutions financières fédérales, des régimes de retraite privés et du système financier en général.

Vos commentaires nous aideront à déterminer si nous devons émettre d’autres consignes et mesures d’intervention en matière de surveillance face au risque lié aux changements climatiques.

Nous avons donc très hâte de connaître votre opinion.

Conclusion

Je reviens à la pandémie pour un instant. On m’a demandé à plusieurs reprises si nous avions un plan en cas de pandémie. Nous en avions un et les institutions financières aussi. Nous n’en avions tout simplement pas un pour cette pandémie en particulier. Par exemple, le BSIF avait fait le plein de masques et de gants en prévision d’une pandémie pendant laquelle tous les employés continuent de travailler tout en prenant des précautions supplémentaires pour éviter de contracter la maladie ou de la propager. C’est un genre de pandémie, mais ce n’est pas la pandémie avec laquelle nous vivons aujourd’hui.

Heureusement, le secteur financier canadien a su faire preuve de toute la résilience nécessaire – résilience des fonds propres, résilience de la liquidité et résilience opérationnelle – pour naviguer dans la pandémie qui nous frappe avec le soutien indéfectible de nos autorités financières et monétaires. Nous avons été à même de constater que le secteur financier était prêt à faire face à un éventail assez large de scénarios graves, mais plausibles, et aux bouleversements avec lesquels nous devons composer actuellement, même si nous n’avions pas prévu tous les détails.

Il faut qu’il en soit ainsi pour le risque lié aux changements climatiques. Nous sommes conscients que le climat n’aura de cesse d’évoluer. Or, cela ne nous permet pas de déduire les événements climatiques qui auront des conséquences importantes pour le secteur financier ni le moment où ils se produiront.

Nous savons que le Canada a pris l’engagement de faire baisser considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Il y a pourtant tellement de façons dont cette transition peut se faire et dans des délais si différents.

Tout comme nous réalisons actuellement qu’il vaut la peine de se préparer en vue de plus d’un scénario pandémique, nous devrons aussi prévoir une panoplie de scénarios pour le risque lié aux changements climatiques. Je suis persuadé que le secteur financier canadien sera à la hauteur de la tâche. Avec l’aide du BSIF, bien entendu.

Ainsi que je l’ai mentionné, nous vous poserons des questions dans notre document de travail qui paraîtra en janvier. Il est donc juste de vous donner maintenant l’occasion de m’en poser à moi.

Notes de bas de page

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Environnement et Changement climatique Canada (2016): L’Accord de Paris

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