Mot de bienvenue du surintendant auxiliaire Neville Henderson, préparé pour le 27e Forum annuel de l’Institut Northwind sur l’assurance vie tenue par webémission, Toronto, Ontario, le 2 décembre 2020

On m’a demandé de vous parler des effets de la faiblesse prolongée des taux d’intérêt sur le secteur de l’assurance et des mesures de surveillance que nous avons prises à cet égard.

Le Japon affiche des taux d’intérêt bas, voire parfois négatifs, depuis le milieu des années 1980. De nombreux chefs de file de notre secteur croyaient que ça ne pouvait pas se produire dans d’autres pays développés, mais c’est arrivé, et il est probable que la situation perdure pendant de nombreuses années encore.

J’ai récemment participé à une réunion du Conseil de stabilité financière au cours de laquelle les statistiques expliquant le recul des taux d’intérêt au Japon ont été comparées à celles de plusieurs pays développés. La principale différence entre les deux, c’est que la baisse au Japon a été abrupte, tandis qu’elle a été graduelle dans les autres pays développés, entre les années 1980 et aujourd’hui.

Mais au bout du compte, on arrive au même point. La différence serait principalement attribuable à l’immigration. Le recul prolongé en soi serait structurel : ce sont les faibles taux de natalité et le vieillissement rapide de la population dans les pays développés qui expliquent que les gens, au lieu d’investir pour la retraite, retirent plutôt leur argent.

La crise de la COVID-19, quant à elle, a eu pour effet d’accélérer la baisse des taux d’intérêt. On pourra peut-être observer un certain redressement après la pandémie, mais tout porte à croire qu’à long terme, les taux demeureront bas. Il est également possible que la dette énorme contractée par les gouvernements durant la pandémie alimente l’inflation. En somme, la seule chose certaine, c’est qu’incertitude et volatilité resteront les mots d’ordre.

Il peut sembler paradoxal que, pendant une crise sanitaire, la plupart des assureurs soient plus touchés par la conjoncture économique que par les demandes d’indemnisation. Ce fut également le cas durant la crise sanitaire précédente. Cela s’explique par le fait que les personnes assurées :

  • appartiennent généralement à un groupe d’âge plus jeune;
  • sont relativement plus en santé en raison des pratiques de souscription;
  • font partie d’un groupe socio-économique aisé;
  • ont généralement un meilleur accès à un régime de soins de santé que bon nombre des personnes malheureusement touchées par le virus.

Toutes les institutions que surveille le BSIF se ressentent de la faiblesse des taux d’intérêt, mais dans une mesure qui varie selon le secteur d’activité, le type de produits, la structure des actifs, etc.

La concurrence est très féroce dans le marché de l’assurance, et la manière dont une société compose avec l’environnement peut poser défi. Par exemple, une société qui décide d’augmenter ses tarifs par rapport à ceux de ses concurrents pourrait, à première vue, sembler restaurer sa rentabilité, mais elle risque plutôt de perdre beaucoup de clients potentiels et, ultimement, de toucher moins de profits.

Certains assureurs ont tenté d’améliorer leurs résultats en augmentant leur tolérance au risque. Sans entraîner de grands changements, cette pratique se justifie pourvu que l’entreprise mette en place des procédures, des politiques et des mesures d’encadrement efficaces en matière de gestion du risque. Les taux d’intérêt peuvent aussi influencer le comportement des titulaires de police, des nouveaux acheteurs et des investisseurs, et il faut tenir compte de telles répercussions.

S’il est vrai que le mandat du BSIF ne dit rien à propos des investisseurs, ceux-ci constituent une importante source de capital lorsque les coffres ont besoin d’être renfloués. Cependant, une faiblesse prolongée des taux d’intérêt pourrait gruger le rendement du capital investi, amenant les investisseurs à se tourner vers des options offrant un rendement supérieur à celui du secteur de l’assurance.

L’hypothèse de taux d’intérêt est cruciale dans la tarification de produits d’assurance vie. Or, son importance varie directement en fonction de la durée du passif ainsi que des garanties de taux d’intérêt intégrées aux produits. On constate un certain nombre de stratégies de gestion du risque, notamment les suivantes :

  • cesser la vente de produits assortis de garanties intégrées;
  • estimer à la baisse l’hypothèse de taux d’intérêt pour les nouveaux produits;
  • abaisser les objectifs de rentabilité pour refléter la marge d’investissement réduite;
  • se départir d’anciennes activités;
  • créer des produits qui transfèrent une partie du risque d’investissement aux titulaires de police;
  • offrir des produits à échéance plus brève.

Les contrats en vigueur posent un problème différent, mais les sociétés compensent la faiblesse des taux par le renforcement des réserves et des techniques de gestion actif-passif. Jusqu’à présent, ces mesures se sont avérées efficaces, et il semble que les sociétés demeureront rentables.

Un élément demeure au cœur des priorités du BSIF, soit le risque lié aux changements climatiques. Le risque physique causé par les changements climatiques est majoritairement assumé par les assureurs multirisques. Le risque de transition, soit le transfert d’une économie liée au carbone vers une économie moins dépendante du carbone, est quant à lui principalement assumé par les institutions offrant des engagements à long terme. Le risque de transition est le plus difficile à quantifier, car il dépend dans une large mesure du rythme de transfert. Une cadence lente donnerait aux sociétés le temps de bien gérer la transition, tandis qu’une cadence rapide pourrait entraîner des préoccupations en matière de liquidités pour certaines d’entre elles.

Il faut aussi prendre en compte les effets potentiels sur la valeur et les taux de rendement des obligations d’État, ce qui est particulièrement le cas pour les pays dont l’économie dépend largement du pétrole et du gaz, ou dans les industries dont les activités reposent sur l’utilisation de combustibles carbonés, comme le Canada. Un pourcentage élevé des actifs cautionnant les engagements à long terme au Canada est en effet investi dans des obligations d’État.

Pour comprendre les effets de ces relations complexes, l’approche la plus efficace repose sur une modélisation globale du risque qui fait appel à plusieurs scénarios et simulations de crise, et qui utilise les résultats obtenus pour éclairer les décisions et bien évaluer la propension à prendre des risques. Après quoi, il ne reste qu’à gérer les risques cernés.

Les risques qui existaient avant la crise de la COVID-19, comme ceux liés à la transition à l’IFRS 17, à la faiblesse prolongée des taux d’intérêt, à une possible récession, aux changements climatiques, à la numérisation et aux changements démographiques sont toujours présents. Ils seront exacerbés par les nouveaux risques qui surviendront après la pandémie, comme la hausse de la dette publique, les défauts de paiement potentiels des créanciers, la nouvelle réalité du marché du travail et probablement d’autres risques.

L’incertitude de la reprise suivant la COVID-19 aura des répercussions non linéaires et concurrentielles qui viendront remodeler et rééquilibrer les risques et les priorités pour les institutions. Je sais que pour beaucoup d’assureurs, il s’agit d’un point capital; pour le BSIF, c’est une réalité qu’il garde en tête afin d’analyser les conséquences de risques graves, mais plausibles et de prendre les bonnes décisions.